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29 septembre 2011

Schématisme industriel (Stiegler)

Hollywood, capitale du schématisme industriel

Il n'y a de "culture" et d' "esprit" qu'à partir du fait de la technique. Adopter un tel point de vue est lourd de conséquences quant à la critique que l'on peut tenter du concept d'industrie culturelle élaboré par Horkheimer et Adorno.
Pour caractériser cette industrie, ceux-ci font référence à ce que Kant nomme le schématisme des concepts purs de l'entendement. Le kantisme distingue deux sources sans lesquelles aucune connaissance n'est possible pour le sujet humain : la sensibilité et l'entendement. La schématisation, opérée par l'imagination, est ce qui permet leur unification, c'est-à-dire, du même coup, l'unité de la conscience elle-même. Or, les industries culturelles étant des industries de l'imaginaire, Horkheimer et Adorno décrivent l'industrialisation de l'imagination comme une extériorisation industrielle du pouvoir de schématisation, et par là même, comme une réification, comme une chosification aliénante de la conscience connaissance :

L'industrie a privé l'individu de sa fonction. Le premier service que l'industrie apporte au client est de tout schématiser pour lui. Selon Kant, un mécanisme secret agissant dans l'âme préparait déjà les données immédiates de telle sorte qu'elles s'adaptent au système de la Raison Pure. Aujourd'hui, ce secret a été déchiffré.
La Dialectique de la raison (T. Adorno, M. Horkheimer; 1974)

L'imagination unificatrice serait en quelque sorte court-circuitée, éliminée par l'industrialisation de la culture a-brutissant littéralement ses clients-sujets, et aliénant le plus radicalement qui soit le libre sujet de la raison - qu'elle assujettirait, précisément. Dès lors, la "marchandisation" générale des biens culturels serait nécessairement aussi la libération de ce que la société porte en elle de plus irrationnel - de moins "culturel" et de plus "déraisonnable" : de plus barbare.
Horkheimer et Adorno accusent ainsi le cinéma de paralyser l'imagination et, plus généralement, le discernement du spectateur au point que celui-ci n'est plus en mesure de distinguer perception et imagination, réalité et fiction - discours qui pourrait s'appliquer aujourd'hui tel quel à la réalité virtuelle ou aux jeux électroniques :

Plus [l'industrie culturelle] réussit par ses techniques à donner une reproduction ressemblante des objets de la réalité, plus il est facile de faire croire que le monde extérieur est le simple prolongement de celui que l'on découvre dans le film. L'introduction subite du son a fait passer le processus de reproduction industrielle entièrement au service de ce dessein. Il ne faut plus que la vie réelle puisse se distinguer du film. (Id.)

Il y a donc un schématisme industriel, et il a une capitale : Hollywood.


La technique et le temps. 3. Le temps du cinéma et la question du mal-être (Bernard Stiegler; 2008)


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